TC Média répond

TC Média répond après quelques articles publiés vendredi dans Le Devoir et sur Storyboard concernant un contrat absurde que le conglomérat s’apprête à faire signer à tous ses pigistes (journalistes, photographes, illustrateurs).

J’ai d’ailleurs aussi écrit un billet vendredi sur le sujet et je vous suggère de le lire avant de lire la suite. 

Alors, voici quelques mentions de cette réponse…

Sur Storyboard, on a demandé à Pierre Marcoux, Vice-président senior de TC Media de répondre aux questions… et la « puck » a été envoyée à Susan Antonacci, directrice exécutive du développement des marques pour les marques aux consommateurs de TC Media. 

La raison pour laquelle TC Media en est venu à changer son contrat l’unissant à ses collaborateurs vient de la compétition féroce:

“We needed to explore how to better serve our consumers in a multi-platform environment. And it really came down to thinking, in order to remain competitive in this environment, that a new contributor agreement was necessary. So much has happened, even since 2009 when we had our last agreement. Tablets and apps didn’t exist, they weren’t commercialized in 2009. The iPad was only launched in April 2010. There’ve been so many changes in the industry and the way we provide content that it was absolutely necessary that we look at making these changes,” she said.

Le fameux multiplateforme… Effectivement, il faut être de son temps. Par contre, d’autres clauses pourraient être proposées aux collaborateurs que de leur enlever carrément la paternité et l’intégrité de leurs oeuvres! Pour reformater un texte du web au iPad, ou pour toute autre application mobile, pas besoin de détenir les droits d’auteur et demander à l’auteur de renoncer à son droit moral. Une clause demandant la réutilisation du texte sous différentes formes pourrait aussi bien faire l’affaire.

“It has changed in the sense that yes, it did belong to the writer, but so much has changed since 2009, the media landscape is so different that we have to think about that as a company, especially a publishing company, moving forward,” she said.

Une compagnie en publication… Hum, laissez-moi en douter car sur leur site internet, TC Media parle plutôt de « marques devenues de puissants véhicules publicitaires multiplateformes pour nos clients annonceurs ». Alors mes chers amis, on ne veut pas vous vendre du contenu pertinent, rigoureux… juste de la pub! Et nous sommes, journalistes indépendants, les dindons de la farce, les cons dans un dîner, ceux qui remplissent les trous entre les pub.

“I think there are a number of contributors who can tell you this, and I’ve worked with many over my 30 years in this business, and that is that we highly respect the contributors that we work with. And we really appreciate what they do for us, and we want to continue working with them,” she said.

Ouais… c’est pour ça que les tarifs des journalistes indépendants n’ont pas changé mais que les tarifs publicitaires ont explosés dans les dix dernières années. Et c’est pour ça aussi que TC Media veut dénuder les journalistes indépendants de la seule chose qui leur reste… leur intégrité.

“Quite often because the brands are so different, the chances of the content being used with another brand is unlikely,” she said. When asked why, in that case, TC Media requires full copyright, Antonacci said that as the company’s brands are evolving, and exploring different initiatives, there is more of a chance that content might be shared. “But the circumstances are rare,” she said. “It’s a safety net that we’ve put in place and for us it’s important that we have it in place. But that being said, we’re very mindful of the essence of each brand as well as the value of our content, so we’re establishing the policies and strict guidelines to tightly manage the content and respect the integrity of the work.”

Donc c’est dans le contrat, mais TC Media n’utilisera pas son droit d’utiliser le même article dans plusieurs publications. Il faudrait faire confiance en une entreprise de presse, un conglomérat médiatique; miser sur leur bonne foi corporative! Mais le contrat demande tout de même la cession des droits sous toutes les plateformes actuelles et à inventer, dans toutes les langues, pour l’éternité, sur toute la planète… et c’est juste un filet de sécurité pour se protéger comme entreprise. Pendant ce temps, les journalistes indépendants perdent la paternité de leurs oeuvres et ne peuvent recevoir des redevances de Copibec pour leurs textes… juste pour une question de filet de sécurité?!?

Et le droit moral…

“With the multiplication of numerous new technologies and delivery channels, media companies need to become more agile in order to reproduce content on multi-platforms – to use part of this content, to adapt it or enhance it or change it. When I say change it, I would be showing something differently on tablet than I would be showing it in print or online.”

Comme je le disais plus haut, il y aurait d’autres façons pour les entreprises de presse de se prémunir de la possibilité de changer un texte pour les différentes plateformes, plutôt de se demander aux collaborateurs de renoncer à la paternité et l’intégrité totale de leurs textes. Mais ça serait aux avocats de changer de langage… et c’est finalement peut-être trop demandé.

“It would be very rare that we wouldn’t use them. And as an established publisher, we really, again, respect the integrity of the work. So we have no intention of distorting a freelancer’s message or not giving them credit where credit is due.”

Pourtant, renoncer au droit moral demande au collaborateur exactement le contraire… Il faudrait « tout simplement » croire en leur bonne foi? Le feriez-vous?

“Will we consider paying a higher fee again? A lot of that depends on the editor and art directors. But we feel that we’re one of the leading publishers in Canada and we do offer competitive rates and we will continue to do so.”

Des droits d’auteurs complets pour la Terre entière, à perpétuité, dans toutes les langues, ça devrait se payer plus cher! Et en plus le droit moral!?! Il est vrai que chaque collaborateur doit négocier ses tarifs, mais les tarifs à la pige au Québec n’ont pas vraiment changé dans les 20 dernières années. Le coût de la vie lui augmente… et les tarifs publicitaires aussi. Mais TC Media pourrait peut-être penser à envisager de payer un tarif plus élevé pour ses collaborateurs… mais ça dépend de chaque rédacteur en chef. Belle façon de s’en sortir sans rien promettre.

En réponse à l’article du Devoir, on a envoyé Lise Paul-Hus, vice-présidente des solutions pour les consommateurs et éditrice chez TC Media.

 « Notre industrie fait face à une transformation profonde, surtout depuis deux ans, dit Notre univers a totalement changé, il faut s’adapter au rythme des avancées technologiques. Nous avons regardé les grandes tendances des boîtes de communication, dans notre province, au Canada ou à l’échelle nord-américaine. Et pour assurer la pérennité de nos entreprises, demeurer compétitif et rester le leader de notre industrie, il fallait réagir pas tellement avec nos pigistes qu’avec leurs oeuvres. Il nous faut plus de flexibilité pour les oeuvres sur les multiples plateformes. »

Et si on demandait juste aux collaborateurs de pouvoir utiliser leurs oeuvres sur différentes plateformes, et si on leur demandait juste leur accord pour modifier leurs textes pour une autre plateforme, est-ce que ça serait si difficile? Pourquoi ne pas travailler ensemble plutôt que de vouloir demander tous les droits alors qu’ils ne s’en serviront pas? Pour eux, la perte est minime de ne pas avoir les droits complets, mais pour un travailleur autonome qui vit de sa plume, pièce par pièce, chacune d’entre elles compte beaucoup…

Et on met le blâme sur les nouvelles technologies… et sur les autres entreprises de presse qui font aussi la même chose… plutôt que d’innover, de trouver d’autres façons de faire les choses… On préfère couper l’herbe sous le pied de ce qui les fait vivre… le contenu.

Je ne suis pas juste une « remplisseuse de trous »

Après TVA Publications, au tour maintenant des avocats de TC Media (autrefois Transcontinental) de vouloir jouer aux plus fins avec les journalistes, photographes et illustrateurs indépendants.

Depuis quelques semaines, le « nouveau » contrat pour les pigistes circule. En voici un extrait:

« Cession de droits.
En considération de la contrepartie détaillée en Annexe A, le Collaborateur cède et transmet en exclusivité à TC Media pour la durée légale du droit d’auteur et de ses renouvellements, pour le monde entier, la propriété entière de tous les droits d’auteur que le Collaborateur détiendra ou pourrait détenir dans l’OEuvre afin que TC Media, ses successeurs et ses ayants droit en aient la pleine utilisation ou exploitation, que ce soit à travers ou à l’aide de quelque médium que ce soit, connu ou à être découvert, sans rémunération, redevance, droit de suite ou autre somme que ce qui est prévu aux présentes. Le Collaborateur cède également à TC Media, sans limitation de quelque nature que ce soit, tout droit d’action pour violation de droit d’auteur associé aux droits, titres et intérêts précités. »

Ce contrat souhaite « seulement » s’assurer que le dit conglomérat pourra réutiliser les textes des journalistes dans tous ses magazines , les photos des photographes et les illustrations des illustrateurs sur toutes les plateformes qu’on connaît et celles que le monde moderne pourrait inventer, et ce jusqu’à la fin des temps, sur toute la planète. Donc, si j’écris un article pour Coup de Pouce, il pourrait se retrouver dans Canadian Living dans 10 ans, sans que j’aie de rémunération supplémentaire. Il pourrait aussi se retrouver dans Elle Québec, ou le Journal Les Affaires…

En signant ce contrat, je ne pourrais pas toucher les redevances de Copibec si mon texte est repris dans les écoles par exemple.

Copibec remet des centaines de milliers de dollars chaque année à des auteurs, dont les journalistes indépendants, pour des textes repris dans les établissements d’enseignement de tout niveau. Avec la modernisation de la Loi sur le droit d’auteur entreprise par notre ami Stephen Harper à l’automne, déjà les redevances risquent de s’amoindrir.

Copibec ne remet pas les redevances aux conglomérats lorsqu’ils possèdent les droits d’auteur d’une oeuvre. L’argent payé par les établissements d’enseignement se retrouve donc distribué parmi les autres auteurs. Alors VOUS dirigeants d’établissements scolaires, aimeriez-vous payer pour l’utilisation d’articles en classe, sachant que l’auteur ne bénéficiera pas de cet argent?

Pour le conglomérat médiatique, faire signer un tel contrat nous demandant de céder nos droits d’auteurs nous fait perdre des redevances auxquelles nous aurions droit.

Mais ce contrat va encore plus loin. Il demande aux pigistes de renoncer à leur droit moral. Ce qui veut dire que je perds « la paternité » et « l’intégrité » de mon oeuvre.  Qu’est-ce que ça signifie? Ça veut dire que les gens que j’interviewe dans mes articles pourraient être cités hors contexte, ou même dans une publicité! VOUS qui êtes experts, interviewés par des journalistes, aimeriez-vous que vos propos soient repris hors contexte?

En signant ce contrat, il se pourrait que le contenu de mon article soit modifié sans mon consentement, que mon article soit vendu comme publireportage à une entreprise qui payera le triple du tarif que j’ai reçu pour cet article. Finalement, ça veut dire que mon travail ne vaut pas de la merde aux yeux du conglomérat médiatique qui tente de VOUS vendre ses publications.

Ça veut dire que les journalistes, les photographes et les illustrateurs sont juste des « remplisseux de trous » entre les pubs. Pourtant, les sites internet des conglomérats se ventent d’avoir du contenu « pertinent » et ayant « des normes de contenus rigoureuses ».  Mais ce même contenu n’est pas assez bon pour être respecté comme du contenu de qualité, comme de l’information qui vaut la peine d’être rémunérée à sa juste valeur.

Saviez-vous qu’environ 85% du contenu des magazines que VOUS lisez est produit par des journalistes indépendants? Et si les grands conglomérats font signer ce genre de contrats inacceptables aux journalistes indépendants qui travaillent pour eux, ça veut dire pour VOUS que vous allez lire toujours la même chose. Les mêmes textes vont se retrouver partout. La diversité de l’information et sa qualité vont en souffrir.

Non seulement ces contrats que font signer TVA Publications et maintenant TC Media sont abusifs, mais ils pénalisent les journalistes de leur gagne-pain ET prennent leurs lecteurs pour des idiots.

Pensez-y la prochaine fois que vous devrez renouveller votre abonnement pour un magazine de ces deux groupes.

Pour savoir quels sont les magazines qui appartiennent à TVA Publications.

Pour savoir quels sont les magazines qui appartiennent à TC Media.

Et pourtant, ça serait si simple… Faire signer un contrat pour la réutilisation des textes sans devoir céder les droits d’auteurs et renoncer aux droits moraux… Mais on préfère y aller avec la main de fer… dans un gant d’acier.

Pour information sur ce qu’est un contrat acceptable, équitable, visitez le site de l’Association des journalistes indépendants du Québec.