Je ne suis pas juste une « remplisseuse de trous »

Après TVA Publications, au tour maintenant des avocats de TC Media (autrefois Transcontinental) de vouloir jouer aux plus fins avec les journalistes, photographes et illustrateurs indépendants.

Depuis quelques semaines, le « nouveau » contrat pour les pigistes circule. En voici un extrait:

« Cession de droits.
En considération de la contrepartie détaillée en Annexe A, le Collaborateur cède et transmet en exclusivité à TC Media pour la durée légale du droit d’auteur et de ses renouvellements, pour le monde entier, la propriété entière de tous les droits d’auteur que le Collaborateur détiendra ou pourrait détenir dans l’OEuvre afin que TC Media, ses successeurs et ses ayants droit en aient la pleine utilisation ou exploitation, que ce soit à travers ou à l’aide de quelque médium que ce soit, connu ou à être découvert, sans rémunération, redevance, droit de suite ou autre somme que ce qui est prévu aux présentes. Le Collaborateur cède également à TC Media, sans limitation de quelque nature que ce soit, tout droit d’action pour violation de droit d’auteur associé aux droits, titres et intérêts précités. »

Ce contrat souhaite « seulement » s’assurer que le dit conglomérat pourra réutiliser les textes des journalistes dans tous ses magazines , les photos des photographes et les illustrations des illustrateurs sur toutes les plateformes qu’on connaît et celles que le monde moderne pourrait inventer, et ce jusqu’à la fin des temps, sur toute la planète. Donc, si j’écris un article pour Coup de Pouce, il pourrait se retrouver dans Canadian Living dans 10 ans, sans que j’aie de rémunération supplémentaire. Il pourrait aussi se retrouver dans Elle Québec, ou le Journal Les Affaires…

En signant ce contrat, je ne pourrais pas toucher les redevances de Copibec si mon texte est repris dans les écoles par exemple.

Copibec remet des centaines de milliers de dollars chaque année à des auteurs, dont les journalistes indépendants, pour des textes repris dans les établissements d’enseignement de tout niveau. Avec la modernisation de la Loi sur le droit d’auteur entreprise par notre ami Stephen Harper à l’automne, déjà les redevances risquent de s’amoindrir.

Copibec ne remet pas les redevances aux conglomérats lorsqu’ils possèdent les droits d’auteur d’une oeuvre. L’argent payé par les établissements d’enseignement se retrouve donc distribué parmi les autres auteurs. Alors VOUS dirigeants d’établissements scolaires, aimeriez-vous payer pour l’utilisation d’articles en classe, sachant que l’auteur ne bénéficiera pas de cet argent?

Pour le conglomérat médiatique, faire signer un tel contrat nous demandant de céder nos droits d’auteurs nous fait perdre des redevances auxquelles nous aurions droit.

Mais ce contrat va encore plus loin. Il demande aux pigistes de renoncer à leur droit moral. Ce qui veut dire que je perds « la paternité » et « l’intégrité » de mon oeuvre.  Qu’est-ce que ça signifie? Ça veut dire que les gens que j’interviewe dans mes articles pourraient être cités hors contexte, ou même dans une publicité! VOUS qui êtes experts, interviewés par des journalistes, aimeriez-vous que vos propos soient repris hors contexte?

En signant ce contrat, il se pourrait que le contenu de mon article soit modifié sans mon consentement, que mon article soit vendu comme publireportage à une entreprise qui payera le triple du tarif que j’ai reçu pour cet article. Finalement, ça veut dire que mon travail ne vaut pas de la merde aux yeux du conglomérat médiatique qui tente de VOUS vendre ses publications.

Ça veut dire que les journalistes, les photographes et les illustrateurs sont juste des « remplisseux de trous » entre les pubs. Pourtant, les sites internet des conglomérats se ventent d’avoir du contenu « pertinent » et ayant « des normes de contenus rigoureuses ».  Mais ce même contenu n’est pas assez bon pour être respecté comme du contenu de qualité, comme de l’information qui vaut la peine d’être rémunérée à sa juste valeur.

Saviez-vous qu’environ 85% du contenu des magazines que VOUS lisez est produit par des journalistes indépendants? Et si les grands conglomérats font signer ce genre de contrats inacceptables aux journalistes indépendants qui travaillent pour eux, ça veut dire pour VOUS que vous allez lire toujours la même chose. Les mêmes textes vont se retrouver partout. La diversité de l’information et sa qualité vont en souffrir.

Non seulement ces contrats que font signer TVA Publications et maintenant TC Media sont abusifs, mais ils pénalisent les journalistes de leur gagne-pain ET prennent leurs lecteurs pour des idiots.

Pensez-y la prochaine fois que vous devrez renouveller votre abonnement pour un magazine de ces deux groupes.

Pour savoir quels sont les magazines qui appartiennent à TVA Publications.

Pour savoir quels sont les magazines qui appartiennent à TC Media.

Et pourtant, ça serait si simple… Faire signer un contrat pour la réutilisation des textes sans devoir céder les droits d’auteurs et renoncer aux droits moraux… Mais on préfère y aller avec la main de fer… dans un gant d’acier.

Pour information sur ce qu’est un contrat acceptable, équitable, visitez le site de l’Association des journalistes indépendants du Québec. 

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2 réflexions sur “Je ne suis pas juste une « remplisseuse de trous »

  1. Excellente réplique, Mariève. Et c’est très clair, en plus, pour des néophytes.

    Christiane
    Christiane Dupont– 514 770-0858
    Rédactrice en chef — http://www.journaldesvoisins.com
    Journal de proximité — Informations hyperlocales d’Ahuntsic Ouest
    Vous êtes d’Ahuntsic Ouest ? Ne manquez pas notre numéro papier de mars-avril à votre porte, dès le 8 mars…
    Des nouvelles différentes de nos Actualités hebdomadaires, en ligne chaque vendredi.
    Livre en réédition pour octobre 2013: Les nouveaux journalistes, le guide, entre précarité et indépendance (PUL, 2006).

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